Interview de Stéphane Roussel sur la lucidité, membre du Directoire de Vivendi et Directeur général en charge des Opérations Exemplaire

Qu’est-ce que la lucidité pour vous ?

Une Authenticité spontanéité. C’est comme être dans un théâtre et en même temps ne pas perdre son authenticité, comme un artiste qui sait qu’il joue. Il sait qu’il joue, il ne se perd pas dans son jeu, il ne se laisse pas absorber par son personnage, il est totalement vrai dans son jeu d’acteur mais quand la pièce est finie, il laisse le personnage pour sa prochaine représentation. Il y a des gens qui se perdent dans le jeu et ne s’en rendent pas compte.

Comment peut-on perdre sa lucidité ?

Certains leaders perdent leur lucidité car ils n’osent pas dire ce qu’ils pensent. Ils entrent dans une sur-adaptation. Pour eux, l’authenticité est un luxe.

J’ai observé que pour certains qui sont beaucoup dans l’anticipation pour s’adapter, leur lucidité est au service de la survie, cela fonctionne sur du court terme.
L’anticipation est vue ici comme un moyen de défense. Mais personne n’est dupe. J’ai rarement vu cela chez des entrepreneurs mais beaucoup plus chez ceux qui sont sous le joug d’actionnaires.
Aujourd’hui le monde change très vite, les leaders sont invités à répondre plus rapidement et la technologie moderne les sollicite partout. Le danger c’est d’avoir la tête dans le guidon : on a l’impression d’avoir travaillé, mais l’individu est en automatisme, il réagit, il est comme un automate qui répond au plus vite au problème et en définitive il n’a pas apporté de plus value, il n’est pas créateur de valeur pour son entourage, il ne fait que maintenir le bateau en marche.
On perd donc sa lucidité quand on pense que l’on a fait son travail en étant uniquement dans la réaction aux événements. Le rôle du leader c’est aussi d’être créateur de valeur. On perd sa lucidité quand on n’ose pas être soi-même, et que l’on n’accepte pas d’être confronté par l’autre.

La lucidité est elle en lien avec la raison ?

Ce n’est pas uniquement un côté rationnel, il faut garder un côté primaire, avec les sensations, le feeling. Ça oblige à prendre en compte l’autre, et c’est important d’être vigilant à ne pas l’oublier.
Tu as besoin de l’autre pour qu’il te montre tes points aveugles, c’est avec l’autre que tu grandis et que tu t’enrichis.

Comment savez-vous que vous êtes dans un moment vrai ?

Je pense que c’est ma meilleure manière d’arriver à mieux travailler. Je sais plutôt quand je ne suis pas vrai, car cela me fatigue. C’est en te mettant en danger que tu es le moins en danger, c’est en lâchant le contrôle que tu as le plus de contrôle. Mon expérience m’a appris que c’est être vrai qui paye le plus et c’est vrai dans la durée. Cela instaure la confiance, même si ça joue des tours.
Les moments vrais ou l’on n’est pas sollicité par d’autres activités peuvent devenir une denrée rare : comme je l’ai dit au début de notre entretien, nous sommes sur-stimulés, pris par une suractivité où l’on oublie de relever la tête et de prendre en compte l’autre. Quand je me retrouve avec d’autres leaders au vert, que l’on coupe les portables et que l’on se parle authentiquement, je m’aperçois que ce sont des moments rares qui sont recherchés par tous.

La lucidité se travaille-t-elle?

Oui, c’est possible si l’on comprend que c’est meilleur pour soi. Oui, car c’est une ressource humaine, c’est un capital…
Apprendre à être lucide c’est savoir se mettre en méta-position, c’est-à-dire être capable de prendre de la distance avec son jeu, sa posture. C’est comme cela que l’on voit que l’on est décalé par rapport à la situation, que ce n’est peut-être pas la meilleure manière de faire face à la situation. La lucidité c’est d’abord être honnête avec soi-même et comprendre que authenticité et efficacité forment un mariage gagnant.

Avez-vous une grille de lecture pour savoir si l’on est authentique et efficace ?

On peut commencer par ces quatre points :

  • Capacité à se faire une opinion
  • Savoir l’articuler
  • Oser la défendre
  • Savoir s’arrêter : accepter de ne pas imposer

Que dites-vous à ceux qui craignent que l’on profite de leur authenticité ?

Lucidité ne veut pas dire transparence et naïveté. Il faut choisir ses moments. Etre lucide sur soi est une quête permanente, mais on peut se tromper sur soi et on a besoin du retour de l’autre pour être lucide. Choisir de dire les choses dans les bons moments…Quand tu es authentique, tu te différencies des autres, tu n’es pas en sur-adaptation ! C’est là que tu amènes ta plus value, c’est là que tu prends plaisir. Mettre les gens en lucidité collective invite la créativité et permet de faire des choses exceptionnelles.

Pour finir je terminerai par cette citation de René Char :

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »

Je trouve que c’est un beau paradoxe : la lucidité c’est exigeant, tu prends des coups mais c’est ce qui est le plus proche de la vérité qui éclaire et qui brûle !

2018-06-09T20:03:28+00:00 9 avril 2017|dirigeant|0 commentaire

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